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Chers Kruels, 
K vous offre ce texte !  Prenez le temps de le lire et de l'offrir en retour. 05/04/2020 Corse du Sud 

Fiévreux

Texte à offrir en retour

 

Pandémie,

 

Sans être malade

Je suis fiévreux

Constamment le front bouillant 

Comme vous, femmes

Ou hommes

Peut-être

Au fond

 

Mes suées sourdes d’animal intelligent

Malaxé de tabous

De blancheur outrancière

Hypocondriaque

Serpent parmi les serpents

Craintif

Femme

Homme

 

De ce corps

Celui-là même

Se dépêtrant des jeux de pouvoir et d’assouvissement

De ses propres paradoxes

Tantôt sado

Tantôt maso

J’écoute alerte et désemparé

Comme tous

Tout autour de moi le virus personnifié

 

Il s’appelle Covid-19

Il est malin

Invisible

Il s’installe et se transvase

Un coucou

Discret et destructeur

Il est contagion

 

Tel un robot je répète

Le lavage de main

La désinfection de ma bulle intime

J’esquive le postillon

La main sur la poignée

L’Autre

Je lui tourne le dos par peur de mourir

 

J’accueille Covid-19

Sans l’avoir invité

Sans l’avoir rêvé

L’hallucination bien réelle

Me cloue au sol

 

Submersion

Nous l’avions peut-être pensé

Vu à la télé

Ou évoqué

Planqués dans nos vies

Nous jouions à gagner notre pain  

A persévérer nos jours meilleurs, ensystémés  

Agrandissant nos contours extérieurs

Épandant notre pisse toujours plus loin

Plus profond

Plus haut

Plus incrustée

Oubliant les autres crises

Génocides

Migrations

Nos consciences paralysées

Délaissées

Serties d’injustices négligées

 

Covid entre

Insidieusement

Notre calme traître est perturbé

Rétréci

Infiltré

Le risque n’est plus à la télé

Ou dans un autre coin du globe

 

Le virus nous confond…

Nous dévoile !

Nous teste finalement

Menaçant

 

Il m’aplatit sur mon propre carrelage confiné

J’y gis, songeur à la con

Ma libido narrative morte

Ni monstre ni bourreau

Victime des autres

Victime avec les autres

Fiévreux

 

Ce sentiment d’impuissance gonfle les veines de ma tête

Mon sang frappe constamment mon front

Même non infecté

Je crois

Je ne suis pas malade

Je suis malade

Je ne suis pas encore malade    

Fiévreux

Sûr de rien

Sinon que les maux qui cassent ma solitude

Sont des lésions froussardes

Apeuré par le microbe

Celui de l’inflammation démesurée

Celui de la détresse respiratoire 

 

Chaque journée confinée se déchire

Ou déchire

Mensonge

 

Dans la lenteur d’heures à nous

Notre temps réapproprié

Dans le goût d’une simplicité reconquise

Foulée circadienne

Dans mon rythme biologique   

L’absence et la mort planent

 

A l’aube

Alors que le soleil franchit la clôture

De mon jardin

En quarantaine

Le présage est morbide 

Je ressens l’absence cruelle

D’une humanité fracturée

Depuis des décennies

Qui peine à lever la tête

Les deux genoux au sol

Le silence me rappelle que je suis vivant et rare

 

Ce virus

Un râle mondial qui perce cette quiétude

Perfidement, il macule chaque instant

Distrait mon endurance

Trouble chaque éclat recouvré

Chaque brindille rattrapée

Ma cage thoracique s’épuise

Étourdie d’une imputation curieuse 

Brûlante

 

Le vide civilisé et les corps s’entassent devant nos confinements

Une frontière virale autour de nos havres de paix et d’amour

Toujours autruches

Mais cette fois par nécessité vitale

Tellement heureux d’être confinés

Protégés

A l’écart du risque

Du germe innocemment porté par des congénères

Parfois devenus tueurs

 

Alors bruyamment   

Nous fêtons nos soignants

Nous créons des héros

Nos héros  

Pour cacher nos fêlures

Nos maladies  

 

Partout,

Ici et là

On soigne et meurt de loin

 

Ce virus en même temps qu’il nous terre

Nous effraie

Nous efface

Nous révèle

Nous avoue

Met en exergue

Sublime nos résignations

Paroxysme de l’individualisme et la libéralisation

 

Il infiltre les coupes drastiques

Il fête le bûcher des conquis sociaux

Il finit le travail   

Il prive l’humain d’humain

De contact

De force collective

D’amour

Il détisse la plus infime partie du lien

L’infecte, remplissant d’eau les poumons

Par vagues, il nous éloigne toujours plus

De mètres en mètres

Il nous interdit le chevet de nos malades

Tout comme nos morts qui font route seuls

Sans épaules pour tenir le cercueil

Sans tristes embrassades

Perdus

 

Mon corps fébrile

D’une crainte latente

Pour moi

Pour les miens

Vraiment

Me révèle

En écho de mes entrailles

Que Covid-19 éradique

Il fait perler la mort tout autour

Et le chaos

Chaque corps empoisonné

Suffoquant

Toussant

Un cornement infecte

Qui chuinte l’asthénie

Je ne me retrouve pas dans l’impuissance

Je l’ai trop acceptée

Elle me dévore

Je la vomis

Elle s’installe peu à peu

Exilée en moi

À faire battre le pouls sur mon front

Incandescent

 

Je somatise une couronne d’épines

Développe l’abandon

Deviens confiné hors de moi

Je suis immobilisme,

Trou béant

Déplorable

L’isolement nous désengage

Le soleil sur ma peau

La terre dans mes ongles

Les odeurs

Le temps

Cette suffisance est un mirage

Toute suffisance est un mirage

 

C’est

Finement con

Confinés

Cons finis

Morts vivants

Le poignard encore dans le dos

Chacun sur les réseaux

Gargarise la durée heureuse

De l’internement chez lui

Au milieu de ses lectures

Ses séries

Ses petits plats

Son jardin

Infiniment petit

Spectre minimal

En crise maximale

Crescendo

 

L’infiniment con rit lorsque le monde pleure

Il se retrouve quand le monde est perdu

Éloigné de soi

À côté

 

Se retrouver ?

Se reconnecter à soi-même ?

Un virus pour écouter son propre souffle ?

Un virus, qui éteint le souffle, pour s’entendre respirer ?

Des morts pour les vivants ?

 

Quel horrible remord qui s’amoncelle

Sédiment éternel dans nos vies

Il voudrait que nous oubliions que nous sommes femmes et hommes

Ils voudraient que nous oubliions que nous sommes femmes et hommes

Dépendant les uns des autres

Parlant

Riant

Pleurant

Se serrant

S’étreignant

Cohorte

 

Si nous oublions que nous sommes femmes et hommes

Que nous faisons société

Nos vies désormais brodées du noir des milliers de noyés du Covid

Se gangrèneront

Il amplifiera notre chute

 

Alors

Ferveur

Honneur à tous les disparus

Dans une enjambée ardente

Une clameur inédite

Depuis l’intérieur des maisons 

Depuis l’intérieur de soi 

Chacun en mots liés et entrelacés 

Doit dire 

Écrire ses tourments 

Son manque de l’autre

Cultiver les sourires anciens

Réminiscences et solidarités

Mémoires d’étreintes

Liens

Fidélités

 

Ainsi peu à peu 

Au-dessus 

Des rues vides 

Des centres commerciaux vides

Des banques vides 

Des parcs vides

Des hôpitaux bondés

De la nasse médiatique

Dans les oreilles et poches des blouses blanches

Dans le creux de notre confinement

Naîtront des diamants

Chuchotant d’abord puis criant le renouveau 

Pétri des maux contemporains 

Ce tourbillon poétique 

Agitera nos molécules saines ou infectées 

Faisant de nous des gardiens 

D’une existence sensible 

Avec comme seules possessions

Nous

En corps et en mots 

En humanité

 

Chacun dansera une vie reliée 

Chantant des phrases justes 

Parce qu’essentielles 

Justes parce qu’originelles 

 

J’écris et le sang bat mon front à nouveau sans répit 

J’écris et mes craintes grondent 

Mes mots ne suffisent pas à calmer ma fièvre

J’écris et j’appelle à l’aide

Endolori par la tristesse des expirés

Je veux penser à demain

 

Dites-moi que « nous » est vivant

Que chacun d’entre nous manque

Qu’ensemble nous écrirons un autre chemin

Un bijou sensible et démocratique

Qui guérira la fièvre…

K

© Rémy Tenneroni

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